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25 April 2016 | Michael Delaunay
L’OTAN s’entraîne prés du cercle arctique

Paru dans Arctique en mutation


Des soldats Norvégiens en exercice durant Cold Response 2016. Armée norvégienne.
Des soldats Norvégiens en exercice durant Cold Response 2016. Armée norvégienne.

Pour la sixième fois depuis 2006, la Norvège a organisé et accueilli sur son sol, l’exercice militaire de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), Cold Response 2016, dans un contexte tendu entre les occidentaux, notamment les pays d’Europe de l’Est et du Nord, et la Russie.

Un exercice multinational d’envergure

L’édition 2016 de l’exercice Cold response, mené dans le cadre du Partenariat Pour la Paix (PPP) de l’OTAN, s’est déroulé dans le centre du pays, à environ 500 kilomètres au Nord de la capitale, Oslo, contrairement aux trois éditions précédentes, où le théâtre d’opération se situait au-dessus du cercle arctique dans le Nord de la Norvège1. Toutefois, même si le théâtre d’opération s’éloigne de l’Arctique, son importance en nombre de soldats engagés en fait un exercice majeur, l’édition 2016 étant la plus importante en nombre de soldats déployés.

Ce sont 15 000 soldats, venus d’une quinzaine de pays2, qui ont participé à cet exercice du 1er au 9 mars dans la province de Trøndelag. L’objectif principal était d’entraîner les forces de l’OTAN à faire la guerre dans un milieu difficile, le centre montagneux et enneigé de la Norvège, avec des températures passant régulièrement en dessous de zéro, pour y tester à la fois les hommes et les équipements tout en mettant à l’épreuve la coopération interalliée au sein de l’Organisation.

À l’occasion de cet exercice, le détachement canadien, qui se composait de 300 soldats provenant du 2éme Groupe-brigade mécanisé du Canada (2 GBMC) et du 3e Bataillon, The Royal Canadian Regiment (3 RCR) de Petawawa3, a pu partager le savoir-faire de l’armée canadienne avec ses alliés concernant les techniques de combat et de survie en climat froid. Ces savoir-faire sont précieux pour ce type d’environnement, comme l’a fait remarquer le Lieutenant Colonel Aleksander Jankov, Porte-parole de l’armée norvégienne : « operating cold weather and snowy conditions may have serious consequences although we are not at war because the environment will kill you if you don’t do the right things4. »

Au-delà du caractère régulier de cet exercice, qui se tient tous les deux ans depuis 2006, il est à noter le nombre important de soldats engagés. Cela pourrait être interprété comme une réponse aux exercices militaires de grande envergure, ainsi qu’à la recrudescence des vols de bombardiers stratégiques, menés par la Russie dans le Grand Nord5.

Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si cet exercice a été crée en 2006, moment où l’Arctique commençait à revenir sur le devant de la scène politique internationale, avec les effets du réchauffement climatique, après une période d’oubli dû à la fin de la Guerre Froide. C’est au début des années 2000 que les pays circumpolaires ont commencé à réinvestir cette zone, la Russie la première, avec le retour de ses forces armées et la rénovation de toute une série de bases aériennes arctiques datant de la guerre froide et abandonnées depuis la fin de celle-ci.

Il faut également noter la participation à l’exercice Cold Response 2016 de plusieurs bombardiers stratégiques B-52 américains, capable de délivrer le feu nucléaire, rendant le déploiement de ce type d’avions très symbolique et porteur d’un message à l’attention des pays voisins. Il pourrait s’agir ici d’une réponse adressée directement aux russes pour les vols de plus en plus fréquents des bombardiers stratégiques Tu-95MS Bear et Tu-22M Backfire. La présence de ces B-52 a d’ailleurs interpellé les médias russes, selon le rédacteur en chef du Barents Observer6, Thomas Nilsen, le site d’information russe Sputnik parlant même d’une simulation d’attaque nucléaire sur la Norvège7, preuve que le déploiement de ce type d’appareils est très surveillé par les pays voisins.

Zone d’opérations de l’exercice Cold Response 2016

L’armée américaine présente en permanence en Norvège

L’armée américaine a déployé pas moins de 3 000 soldats8, dont 2 000 marines de la 2éme Marine Expeditionary Brigade9. Ce seul exercice coûtant aux États-Unis la modique somme de 3,2 millions de dollars10. Toutefois la facture aurait pu être plus élevée sans la présence sur place d’un grand nombre de matériels entreposés par le corps des Marines, depuis la fin de la Guerre Froide, via le programme de pré-positionnement MCCP-N, (Marine Corps Prepositioning Program-Norway).

Pour l’occasion, du matériel lourd a été engagé comme les chars de bataille américains M1A1 Abrams aux côtés des chars Léopard 2 des forces armées norvégiennes, ainsi que les bombardiers stratégiques B-52, envoyés depuis l’Espagne11.

Le programme de prépositionnement des Marines

Ces fameuses « caves », sont un reliquat de la Guerre Froide, construites au tout début des années 1980, faisant suite à la signature d’un accord entre les autorités norvégiennes et américaines, pour entreposer du matériel militaire en cas d’invasion russe en Europe.

Depuis les années 1990 ces installations sont financées pour moitié par la Norvège, qui a pour mission de maintenir en condition opérationnelle les infrastructures ainsi que les matériels, le pays étant désireux de garder cette « assurance » sur son sol alors qu’à la fin de la Guerre Froide l’avenir de ces entrepôts n’était pas acquis.

En 2004, la mission de ces caves a été étendue au soutien des interventions menées dans le monde entier par les Marines et non plus seulement en Europe. Elles sont utilisées afin de réduire les coûts et les délais de déploiements pour les opérations de l’armée américaine hors de son territoire, comme lors de son intervention en Irak en 2003 par exemple12 . Pour cette opération, 6 000 matériels ont été sortis des caves afin d’alimenter l’opération Iraqi Freedom13, faisant descendre le taux de remplissage à 30% en 2005, pour revenir à 70% en septembre 2015. Ces matériels prépositionnés sont également utiles lors des grands exercices de l’OTAN qui se multiplient en Europe. Enfin, ces grottes peuvent servir de réserve de matériel dans le cas d’une attaque sur un pays membre de l’OTAN en Europe.

Aujourd’hui on compte huit entrepôts abritant 6 500 véhicules et toute la logistique nécessaire pour équiper une unité composée de 15 000 marines avec leurs véhicules, allant de la plus petite munition au char de bataille M1A1 Abrams14.

Comme on peut le voir sur la carte ci-dessous, tous ces entrepôts sont situés dans la région de Trondheim en plein centre de la Norvège, à 500 km au Nord de la capitale Oslo et à 700 km au Sud de Bodo, quartier général des forces armées norvégiennes situé au-dessus du cercle Arctique.

Sites de stockage des Marines en Norvège

Localisation des huit sites de stockage15

Cette présence américaine en Norvège et plus largement en Europe via des exercices militaires fréquents menés dans le cadre de l’OTAN16, va dans le sens de la politique de « réassurance »17  mise en place par l’OTAN, principalement à destination des pays d’Europe Centrale et de l’Est. Cette politique vise à réaffirmer le principe de défense collective de l’Alliance, défini dans l’Article 5, afin de rassurer ses membres inquiets de l’attitude de la Russie à leur voisinage, suite à l’annexion de la Crimée.

La coopération circumpolaire menacée ?

Depuis 2014 les pays scandinaves ont cessé toute coopération militaire avec la Russie et ont décidé d’augmenter les budgets alloués à leurs armées, notamment en Norvège et en Suède. Ce dernier pays ayant réduit drastiquement ses forces armées depuis la fin de la Guerre Froide, ses forces professionnelles ne comptant plus qu’à peine 30 000 soldats pour assurer la défense d’un pays de 450 000 km² et de 9,5 millions d’habitants. De plus, l’armée norvégienne estime dans un récent rapport18 que ces augmentations ne sont pas suffisantes pour répondre aux besoins des forces armées en matière de préparation et d’équipement.

En plus de la crise ukrainienne, les pays nordiques ont été poussés dans cette direction depuis plusieurs années par le regain d’activité des forces aériennes russes aux abords des pays occidentaux et notamment des bombardiers stratégiques violant parfois l’espace aérien de certains pays comme la Suède19 ou les pays baltes20. Très récemment plusieurs incidents ont eu lieu à la surface et dans les airs de la mer Baltique entre des navires et aéronefs militaires américains et des aéronefs russes21.

Tous ces événements poussent en particulier la Norvège et la Suède à se rapprocher toujours plus de l’Alliance atlantique par le biais d’exercices militaires plus nombreux et par des accords de coopération. Même la population suédoise qui n’était pas favorable à ce que le pays rejoigne l’Alliance, serait de plus en plus favorable à cette option selon certains sondages. Tout cela n’étant pas du tout du goût de Moscou qui est allée jusqu’à menacer publiquement la Suède et le Danemark si ces deux pays allaient plus en avant dans leurs liens avec l’OTAN.

Il est toutefois à noter que les autorités russes ont été conviées en tant qu’observateurs pour l’exercice Cold Response 2016 22 en vertu du Document de Vienne23, offre qui a été déclinée, les autorités russes préférant exercer leur droit d’inspection durant cet exercice.

Dans le cas où cette crise perdurerait, la coopération circumpolaire habituellement éloignée des tensions des conflits se déroulant en dehors de la zone arctique, ne pourrait-elle pas être affectée par ces tensions et gripper le processus de coopération dans l’Arctique ?

2 Allemagne, Belgique, Canada, Danemark, Espagne, États-Unis, Finlande, France, Lettonie, Pays-Bas, Pologne, Royaume-Uni et Suède.

16 Cold Response (mars 2014), Arctic Thunder (août 2014), Arctic Challenge, (mai 2015), Baltops (juin 2015)…

17 Cette politique de l’OTAN, déjà connue pendant la guerre froide, a été réactivée en juin 2014 par le Président américain Barack Obama suite à l’annexion de la Crimée. Cette politique consiste en des déploiements de troupes des armées de l’OTAN en Europe, d’une multiplication des exercices multinationaux, une assistance militaire aux pays menacés par la Russie, et la mise en place d’une force de réaction rapide renouvelée avec la VJTF (Very High Readiness Joint Task Force)

20 Selon les autorités estoniennes, l’espace aérien du pays a été violé huit fois en 2014 par des avions russes. Source : Le Monde.fr

23 Dispositif mis en place par l’OSCE, il permet aux pays de l’organisation, entre autres dispositions, d’effectuer des inspections et d’assister en tant qu’observateurs aux exercices militaires des pays de l’organisation.

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